Des oscillations

Un modeste panorama des surfaces phonographiques contemporaines et quelques ellipses

Des oscillations, une exposition collective au Centre Tignous d’Art Contemporain

Avec : Dominique Blais, Jean-Baptiste Bruant & Maria Spangaro, Patrice Caillet, Louise & Marcel Chansigaud, Elia David, Erikm, Fabrikdelabeslot, Sandrine Pelletier, PhonoMuseum, Jérôme Poret, Marie Reinert, Matthieu Saladin.

Vues de l’exposition

Photographies Atelier FindArt pour le Centre Tignous.

Photosonor

« LOUISETTE, tu es toujours avec moi, et en cherchant les photos ou documents, pour illustrer les textes, c’est avec toi, et en fonction de ce que tu aimais que je les ai choisis. Ainsi, voilà comment, pourquoi, par quels enchaînements successifs nous en sommes arrivés aux enregistrements sonores, aux disques, aux cassettes et aux photos et jeux pédagogiques. Les enregistrements sonores nous ont fait pénétrer dans tous les milieux, des petits orchestres de banlieue à la rue de Varenne du premier ministre, croisant poètes médecins ou métallos, tout un panel d’ecclésiastiques de toutes religions dont nous avons pu évaluer le sens commercial, gitans Roms, intellectuels vrais ou faux, mariés pour quinze jours et personnages à double face, tout un échantillonnage de la société qui se livre entièrement devant un micro la faisant apparaître ni tout noir ni tout blanc mais simplement humaine ».

Marcel Chansigaud

A partir des années 60, dans le quartier des « Trois communes »(1) à Romainville, l’enseigne Photosonor, entreprise familiale créée par Marcel Chansigaud propose des services d’enregistrement et gravure de disque à la commande, sur le même principe que des éditions à compte d’auteur. Il travaillait avec sa femme Louise. A sa mort, sa fille a légué son matériel et ses archives au voisin de ses parents, le musicien Thierry Madiot.

Photosonor proposait à ses clients d’enregistrer sur microsillon des reportages de mariage, des enregistrements musicaux, des récitals scolaires, des méthodes d’apprentissage mais aussi des discours politiques, d’entreprise ou religieux. Les archives témoignent des différents usages du disque comme support populaire d’enregistrement, de communication mais aussi de propagande aux objectifs variés.

Les pochettes de disques sélectionnées pour l’exposition mettent en lumière des tranches de vie de quartier, chants d’écoliers, chorales, formations musicales pop rock ou folklore manouche, pratiques musicales faisant communauté.

(1) Le quartier des Trois Communes sur la partie romainvilloise est frontalière avec Montreuil et Noisy-le-Sec. Elle est catégorisée comme un secteur à dominante HLM mais comporte également une partie d’habitat à dominante pavillonnaire « populaire ». Ce quartier apparait relativement isolé des centres villes des communes dont il dépend du fait de son positionnement à la frontière du département de la Seine Saint Denis ou par la barrière physique représentée par l’A3.

« Eve rêve » nouvelle d’Anne-Lou Vicente

Eve était plongée dans ses pensées, comme absorbée par les volutes vaporeuses qui s’élevaient au-dessus de sa tasse de café noir, à la surface duquel apparaissait, au gré d’incessantes transformations, l’écume de continents inconnus.

Elle mit un certain temps à réagir à ma présence.

— Ah tu es là ? Je ne t’ai pas entendu arriver.

Le matin, à la radio, elle avait appris que le groupe de metal Avenged Sevenfold avait été victime d’un piratage de grande ampleur : un (faux) message de son chanteur annonçant l’annulation de plusieurs de leurs concerts avait été publié sur les réseaux sociaux grâce à l’utilisation de logiciels de synthèse vocale par des personnes malintentionnées, comme cela se faisait de plus en plus. Reproduire la voix humaine de manière artificielle devenait réalité et tous les cauchemars — et autres blagues de plus ou moins bon goût — étaient alors permis… Il serait bientôt à la portée de tout le monde ou presque de faire dire n’importe quoi à n’importe qui sans que l’on n’ait la puce à l’oreille, ce qui entraînerait inévitablement une défiance généralisée.

— Mais puisque je te dis que c’est bien moi à la fin !
— Prouve-le !
— Ça suffit, je raccroche !

Il était depuis longtemps acquis qu’une image ait pu faire l’objet d’une falsification, qu’un corps ou un visage aient pu être retouchés par des biais digitaux. Mais la voix… ? Quelle empreinte plus personnelle et a priori fiable, bien que certes changeante et modifiable ? Quel phénomène, même par télécommunications interposées, plus étroitement rattaché à un corps, bel et bien physique, incarné, tout sauf virtuel ?

Il lui semblait que de tout temps, les technologies et les médias avaient largement contribué à semer la zizanie quant à leur capacité de reproduire ou de relayer le réel de manière fidèle et, au fond, elle aimait assez cette idée que, d’une manière ou d’une autre, une certaine part de fiction et de trouble s’infiltrait dès lors dans toute chose (re)copiée et/ou (re)transmise.

— Vraiment ?
— Oui c’est ma manière à moi de croire aux fantômes en somme…
— Hmmmm je vois…

Le disque était toujours sur la console où je l’avais déposé l’autre jour. À moitié effacée, sa pochette se chargeait des rayons du soleil qui semblaient définitivement menacer d’extinction l’image qui la recouvrait, laquelle ressemblait vaguement à une photo de famille.

— Tu ne l’as pas écouté ?
— Non, je n’ai pas eu le temps.
— Il faut absolument que tu écoutes ça !

Eve s’attendait sans doute à un de ces vieux disques de rockabilly que j’avais la fâcheuse habitude de collectionner et de lui offrir de temps à autre. Mais il ne s’agissait pas du tout de ça. Un de mes fournisseurs habituels s’était vu confier une sorte de fonds inouï constitué d’objets promotionnels, de photographies, documents pédagogiques, microphones, machines, cassettes et autres disques de l’enseigne Photosonor située au 19 route de Montreuil à Romainville, dans le quartier des Trois Communes né à la fin du XIXe siècle, à la limite de Romainville, Montreuil et Noisy-le-Sec. Elle avait appartenu à un certain Marcel Chansigaud. Arrivé en 1947, l’homme avait construit sa maison petit à petit sur ce terrain occupé pendant longtemps par la caravane foraine de sa belle-mère. Sa chère femme Louisette y était née et y avait donc passé toute sa vie. Madame Django Reinhardt aurait elle aussi accosté dans les années 1960 sur les terrains vagues autrefois cultivés qui entouraient les quelques maisons plantées sur ce minuscule territoire. Les habitants se retrouvaient chez les commerçants ou aux nombreuses fêtes qui animaient le quartier. Baptêmes, mariages, communions, récitations et chants d’écoliers, etc. : grâce à Photosonor, les petits ou grands moments d’une vie pouvaient être enregistrés sur bandes magnétiques et gravés sur un disque, pendant sonore de la photographie en tant qu’image-souvenir. La dimension foncièrement humaine et vernaculaire de l’entreprise de Chansigaud révélait à présent la formidable portée socio-historique de ces traces devenues documents témoignant d’un lieu et d’une époque.

Tandis que je luis racontais tout ça, Eve se leva machinalement, saisit le disque pour l’extraire de sa pochette éprouvée par le passage du temps et le posa sur la platine vinyle qui constituait l’un des rares éléments de sa décoration d’intérieur. Elle semblait dans un état second, comme si quelqu’un d’autre que moi lui avait intimé l’ordre d’écouter ce disque qu’elle avait pourtant délaissé depuis ma venue. Des voix se mirent à retentir. Des voix de femmes surtout, d’enfants aussi. Parlant, chantant. C’était plus ou moins audible, mais il s’en dégageait une atmosphère joyeuse, rassurante et étrange à la fois.

— Je reconnais cette voix…
— Pardon ?
— Cette voix, là, je l’ai déjà entendue.

Eve prétendait (re)connaître l’une de ces voix. Elle se comportait décidément de manière bien curieuse. Elle se tenait debout, au dessus du disque qui tournait, tournait. Une sorte de champ d’attraction quasi magnétique semblait les relier, physiquement et mentalement. Eve avait l’air totalement absente, comme transportée.

— Ça va Eve ? Eve, tu m’entends ?
— Je connais cette voix…
— Tu en es sûre ? Mais qui est-ce ?

« Je connais cette voix », répétait-elle en boucle. Mais il lui était impossible de savoir à qui appartenait ou avait appartenu ladite voix. Eve se tut quelques instants puis il se passa quelque chose qui échappe selon moi à toute lecture rationnelle. Le son sortait désormais de son corps, et non plus des enceintes qui étaient reliées à la platine sur laquelle tournait le disque. Oui, son corps, ou plutôt son larynx, émettait les sons, les voix, alors que le disque continuait sa rotation hypnotique. Je n’avais jamais assisté à un spectacle pareil. C’était fascinant et tout de même inquiétant. Eve semblait possédée par ces voix qui avaient trouvé temporairement en elle le lieu, accueillant et familier, de leur (ré)incarnation amplifiée.
Elle était étonnamment calme, contrairement à moi.

Une rayure vint interrompre le relatif continuum de cette « séance ». Eve reprit ses esprits, et alors que le son du disque rayé était de nouveau audible à travers les enceintes, sa voix se fit de nouveau entendre.

— Tout va bien ? Tu fais une drôle de tête, me demanda-t-elle.
— Euh, oui oui, tout va bien…

Elle remit le disque dans sa pochette, le reposa à sa place et rejoignit son fauteuil. Alors qu’elle portait sa tasse de café à la bouche, j’imaginais le liquide noir et sirupeux couler à travers elle, en dedans, remplissant tout son intérieur comme une silhouette fantomatique en négatif, pleine de voix autres que la sienne.